Au milieu des champs de patates, dans le quartier de Beaumont, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), “la Boule Beaumontoise” n’est pas franchement le lieu adapté pour un soir de grande victoire électorale. C’est une sorte de vaste boulodrome triste, avec néons aux plafonds et gravier gris sous les pieds. Au-dessus des toilettes, des coupes de toutes les tailles sont exposées, vestige en toc de compétitions de pétanques. Un souffle froid s’engouffre dans la structure métallique : à 18 heures, mis à part une poignée de journalistes et quelques petites mains lepénistes chargées de l’organisation, les airs de grands soirs sont loin. 

Il est des bonnes nouvelles qui se murmurent à l’oreille, comme si trop en dire ou trop s’avancer pouvait les faire s’envoler. Un quelque chose a pourtant changé sur le visage des rares cadres lepénistes, vers 19 heures. Les premiers résultats arrivent : ils sont bons, très bons. “On fait un carton dans le Var”, souffle Ugo Falcon, les yeux rivés sur son smartphone. Le jeune collaborateur parlementaire fait défiler à toute vitesse les SMS, et énumère les circonscriptions gagnées. 

“C’est ouf, c’est ouf”

Peu après 19 heures, les instituts de sondage envoient leurs premières estimations. Tous sont unanimes : la victoire s’annonce inédite par son ampleur, avec près d’une centaine de parlementaires d’extrême droite. Une entrée fracassante, inédite sous la Ve République. Dans le passé, seul Jean-Marie Le Pen avait réussi à placer 35 députés entre 1986 et 1988, mais c’était à la faveur de la proportionnelle. “Je crois que vous n’imaginez pas l’émotion qui m’étreint ce soir”, envoie Marine Le Pen à ses troupes, à 19h19, sur la boucle Whatsapp interne intitulée “M-L’argu”, trente-quatre ans après la disparition du groupe FN au Palais Bourbon. “C’est ouf, c’est ouf”, ne fait que répéter Ugo Falcon, iPhone en main. Pour la première fois, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen n’est plus condamné à jouer les trouble-fêtes entrés par effraction dans les institutions. Pour la première fois, le mouvement d’extrême droite n’est plus pénalisé par le scrutin majoritaire, comme s’il percevait aujourd’hui les fruits de quinze années de dédiabolisation. 

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Marie-Caroline Le Pen : “Nous, on chiale”

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La machine médiatique s’emballe : Jordan Bardella, qui avait déprogrammé ses duplex pour la soirée, prévient les chaînes d’information en continu qu’il est finalement disponible. Les radios se renseignent : Marine Le Pen est-elle certaine de vouloir réserver son seul duplex de la soirée à France 2 ? En l’absence de figures médiatiques connues, la députée européenne Mathilde Androuët assure le service après-vente et partage en direct avec les journalistes présents les résultats qui arrivent. Il y a tellement de nouveaux noms parmi les élus que l’eurodéputée découvre certains patronymes. “Je ne connaissais pas Monsieur Chérèque”, s’excuse-t-elle pour désigner Philippe Schreck, le nouveau député de la 8e circonscription du Var. On lui apprend la défaite de Christophe Castaner et de Richard Ferrand : “Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle joie !”, s’écrie-t-elle. Sur son visage, un air de revanche : “Ils n’ont pas voulu mettre la proportionnelle ?! Eh bien ça leur apprendra !” Pour un peu, la jeune femme sauterait presque de joie. “C’est l’hystérie sur notre conversation ! Il y a ceux qui pleurent et ceux qui rient !” Sur WhatsApp, Marie-Caroline Le Pen, la soeur de Marine, a tout simplement écrit : “Nous, on chiale”. 

Elle n’est pas la seule. Bruno Bilde, réélu député du Pas-de-Calais et historique du parti lepéniste, ne prend plus la peine de cacher ses larmes en écoutant la rapide intervention de Marine Le Pen, arrivée sur les coups de 20h45. “Le peuple s’est exprimé, surmontant l’obstacle d’un mode de scrutin injuste et inadapté, il a décidé d’envoyer un très puissant groupe de parlementaires RN à l’Assemblée qui devient ainsi… un peu plus nationale !”, s’exclame la députée du Pas-de-Calais, elle aussi réélue ce soir. Sur l’estrade, Marine Le Pen a l’air aussi heureuse et surprise que ses militants.  

Les sanglots de Bruno Bilde

On interroge Bruno Bilde sur la portée de cette victoire. Il commence, s’arrête, reprend. “Pardon, je vais essayer de rester digne”, lâche-t-il, des sanglots plein la voix. Même ce fidèle du Pas-de-Calais n’a rien vu venir, lui qui disait encore, il y a quelques jours, ne pas pouvoir écarter l’hypothèse d’un accident électoral et l’absence d’un groupe de 15 députés. “C’est une déferlante, je n’ai pas les mots…”, poursuit-il. Le stratège ne sait pas ce qui le surprend le plus : le résultat final (“presque autant que si nous étions à la proportionnelle”) ou l’implantation géographique de son parti, qui réussit pour la première fois à sortir de ses deux zones de prédilection, les Hauts-de-France et le Sud-Est. En 2022, les députés RN viennent aussi bien du Lot-et-Garonne (Hélène Laporte), du Loiret (Thomas Ménagé) que de Seine-et-Marne (Béatrice Roullaud)…  

Demain, il faudra gérer les problèmes de ressources humaines. Qui pour répondre aux journalistes, maintenant que Caroline Parmentier, l’attachée presse de Marine Le Pen, s’est fait élire dans la 9e du Pas-de-Calais ? Qui pour éditer les fiches de paie, en l’absence de Kévin Pfeffer, le trésorier, vainqueur dans la 6e de Moselle ? “C’est une révolution politique, médiatique, ça redistribue toutes les cartes, c’est déroutant, avec tous ces cadres qui se retrouvent élus”, note Mathilde Androuët. Il faudra surtout réussir à faire travailler et exister un groupe d’environ 90 députés, dont de nombreux novices, sans aucune culture politique ni parlementaire…  

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Mais au RN, l’heure n’est pas (encore) à la réflexion. Sur le gravier du boulodrome, les 200 militants chantent, ravis, “Vas-y Marine, c’est bon, Vas-y Marine c’est bon bon bon !”, sur l’air de Francky Vincent. Marine Le Pen, à peine arrivée, est déjà repartie trinquer à sa victoire en petit comité, dans le bureau du maire d’Hénin-Beaumont, son ami Steeve Briois. Il est des victoires qu’on ne fête pas au milieu d’un champ de patates. 

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