Le front républicain n’est plus et 89 députés RN ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale. Certes, Eric Zemmour et Reconquête semblent promis à retourner au néant d’où ils ont surgi, mais le tour de piste de l’ancien journaliste du Figaro laissera des traces. Marine Le Pen est plus que dédiabolisée : elle est normalisée. En passe de notabilisation même. Du côté du parti d’Emmanuel Macron, qui a remercié les électeurs qui « ont fait barrage » à l’extrême droite le soir de sa victoire, on a évoqué ouvertement l’option d’un rapprochement avec le RN, avant de rétropédaler. Bref, le front républicain n’est plus, ou plutôt n’est plus le même. Car tout ce petit monde tire dans le même temps à boulets rouges sur la Nupes. Plutôt Hitler que le Front populaire ?

Marine Le Pen n’est pas Hitler. Mais le fond de l’air effraie. L’aventure Eric Zemmour a tourné à la pantalonnade, mais ce candidat qui n’avait que le « grand remplacement » et la « remigration » pour seul programme a tout de même rassemblé près de 2,5 millions d’électeurs sur son nom au premier tour de la présidentielle. Quatrième homme mais loin, très loin, de la qualification pour le second tour. Quelques semaines, une campagne législative ratée et zéro député plus tard, son parti semble désormais sur le point d’imploser. Selon L’Express, lors du dernier bureau politique, le punchlineur de CNews en serait presque venu aux mains avec Jérôme Rivière, eurodéputé ex-RN rallié pendant la campagne.

Nombre de ces influenceurs ou cadres radicaux qui avaient pris fait et cause pour Zemmour (re)tournent désormais vers Marine Le Pen. Les attaques sont moins franches. On se félicite même de l’importance du groupe RN au nom de la défense du « camp national » commun. Du côté des troupes aussi, la ferveur a laissé place au doute. Parmi la foule de néophytes qui ont été lâchés dans le grand bain pour la course aux législatives, un certain nombre s’inquiète surtout à ce stade de rembourser les dettes contractées pour mener cette campagne. Car il faut bien payer les kits à plusieurs milliers d’euros fournis par le parti, si ce n’est fourgué d’office comme l’avait soulevé StreetPress. Les ténors du parti vont, eux, pouvoir voir venir : même catastrophiques, les scores obtenus au premier tour des législatives lui assurent près de 1,6 million d’euros de financement public par an pendant les cinq prochaines années.

Un pactole financier

Reste des électeurs orphelins, et notamment ceux venus de LR. S’ils rechignaient jusqu’ici à voter pour un membre du clan Le Pen, ils ont néanmoins été un certain nombre à soutenir plus radical encore en la personne d’Eric Zemmour. Que feront-ils désormais ? D’autant que leur parti est tiraillé entre des lignes antagonistes, grand écart entre Copé qui veut s’allier avec Macron et Ciotti qui lorgne plutôt du côté du RN… Même à gauche, les analyses montrent qu’une part de l’électorat préfère encore voter Marine Le Pen plutôt que de s’abstenir ou glisser dans l’urne un bulletin LREM. La détestation de Macron est trop grande. Entre les deux tours de la présidentielle, la candidate RN a fait un bond de plus de cinq millions de voix : deux fois plus que le score de Zemmour…

Factuellement, la coalition présidentielle est la plus nombreuse à l’Assemblée. Mais elle reste minoritaire. Le principal groupe d’opposition est celui du RN, reléguant LR et ses 61 députés au rang de faire-valoir. La gauche est pour sa part un patchwork de poids plumes, que LFI domine avec seulement 72 députés. À moins que les cartes ne soient rebattues par une dissolution, le centre de gravité de l’hémicycle pour le prochain quinquennat se situe donc clairement (très) à droite.

Propulsée première opposante et à la tête d’une troupe d’élus plus nombreux que jamais, et pas seulement à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen pourra également se reposer sur le pactole de plus de 50 millions d’euros que percevra son parti sur cinq ans grâce à sa percée aux législatives. Un boulevard vers 2027 ? À ce stade, seul le RN semble en mesure de pousser le RN à la sortie de route.

Un réservoir d’indignations à sec

Et encore. Les polémiques semblent glisser sur le parti et sa cheffe comme l’eau sur les plumes d’un canard. Marine Le Pen a fait campagne avec une attachée de presse venue du très radical quotidien d’extrême droite Présent. Jordan Bardella reprend ouvertement la théorie – conspirationniste et raciste – du grand remplacement. Le parti fricote toujours avec les radicaux. Plusieurs de ses députés sont anti-avortement. Il compte toujours en son sein des cadres adeptes du soi-disant « dérapage » raciste, LGBTphobe, antisémite, etc. Le RN a même envoyé à l’Assemblée nationale un homme condamné pour « violence en réunion avec armes » (un pistolet) en marge d’un collage. Au cours de l’altercation, qui remonte à avril 2000, « les deux parties se seraient alors respectivement traitées de “sales Nègres” et de “sales fachos” », racontait Libé. Et pendant ce temps, la galaxie de groupuscules radicaux recrute et grandit à l’ombre de l’extrême droite « institutionnelle ». Elle renforce ses réseaux, multiplie les méfaits.

Ces infos sont connues, documentées. Mais rien. L’extrême droite s’est qualifiée au second tour de l’élection présidentielle. Mais rien. Elle a envoyé plus de 90 députés à l’Assemblée nationale. Mais rien. Que semble loin la grande mobilisation populaire qui a suivi ce 21 avril 2002 qui voyait Jean-Marie Le Pen devancer Lionel Jospin et se qualifier.

La France a-t-elle épuisé son réservoir d’indignation contre les saillies verbales fascisantes d’Eric Zemmour ? Un an de polémiques l’a fatigué, certes. Mais le RN semble immunisé depuis plus longtemps encore. Zemmour n’aura finalement servi qu’à ouvrir le champ de ce qui peut-être dit dans le débat politique. D’aucuns voyaient sa candidature comme une stratégie convenue avec Marine Le Pen et destinée à lui rallier les radicaux. Zemmour devait jeter l’éponge au dernier moment, croyait-on, et se ranger derrière sa meilleure ennemie. L’histoire a montré qu’il n’en était rien. Mais elle a aussi montré qu’à l’arrivée, c’est bien Zemmour qui a permis à Le Pen d’ouvrir le champ des possibles sans départir son programme de la moindre once de radicalité.

Il y a un an, le compte Twitter caché de Marine Le Pen était révélé par la presse. Sous pseudo, elle vitupérait contre celui qui semblait alors en passe de la faire chuter. S’emportait contre la vague Zemmour, un brin jalouse visiblement. Le dernier tweet de ce compte désormais inactif est une réponse à Pierre Sautarel, le tenancier du site phare de la fachosphère Fdesouche. Un ancien du Front national. « Non, l’agacement vient de ceux qui expliquent doctement qu’avant Zemmour personne ne parlait d’immigration, nuance », persiflait celle qui vivait visiblement très mal de se faire concurrencer sur son terrain par Zemmour. Un an plus tard, elle a repris la tête de l’extrême droite française et ne souffre plus de contestation. Et parle toujours d’immigration.

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